??? à vos plumes … Voici une idée … D’autres seront mis en commentaires … .
“Contemple-là, cette terre, telle que Dieu l’a donnée à ceux qui l’habitent.
N’est-elle pas visiblement et uniquement disposée, plantée et boisée pour des animaux? Qu’y a-t-il pour nous? Rien. Et pour eux, tout: les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, le gîte, la nouriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme moi n’arrivent-ils jamais à s’y trouver bien. Ceux-là seuls qui se rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres, les poètes les délicats, les rêveurs, les chercheurs, les inquiets? Ah les pauvres gens!”
Guy de Maupassant.
Le Penseur sculpté par Rodin ne fait pas vraiment figure d’homme heureux: le corps entier semblant plier sous le poids du souci, la tête lourde de pensées métaphysiques, soutenue par un bras replié, le front au creux de la paume. Voilà plutôt un homme qui “se prend le tête”. De même, l’homme accablé de pensées, non métaphysiques mais logistiques, semble souvent plongé dans ses pensées plus que dans le bonheur.
Face à eux, pourrait-on dire, “l’imbécile heureux”, qui se pose là mais ne se pose pas de questions, profite de la vie dans la mesure de ses possibilités, un sourire toujours scotché sur son visage sans trop savoir pourquoi. Un rien le rend “heureux”: une mauvaise blague, une bière, une chaise longue, le simple fait d’exister. Il semble pourvu d’une sorte de don: sentir, sans même s’en rendre compte, que l’existence est un privilège.
Qui est vraiment le plus heureux? L’imbécile heureux sait-il ce qu’est le bonheur?
Le penseur lui non plus ne sait probablement pas ce qu’est le bonheur. Pourtant, malgré la fatigue et le doute, il éprouve une joie diffuse à se développer ainsi au contact de ses pensées, voire à se demander simplement s’il est heureux. Peut-être même ressent-il, au coeur de sa lucidité, une étrange satisfaction à prendre la mesure du chemin qui le sépare du bonheur, à comprendre qu’il ne comprendra pas tout. L’homme affairé, lui aussi, retirera du plaisir à régler les problèmes que sa réflexion lui soumet. Mais ce genre de joies, de plaisirs ou de satisfactions ne sont pas le bonheur.
Le bonheur, à la différence de la joie intense ou de la satisfaction ponctuelle, désigne un état, durable, de complète satisfaction: le fait de coïncider harmonieusement avec soi, sans aspirer à plus. La réflexion ne vient-elle pas souvent nous souffler que nous pourrions aspirer à autre chose?
Penser alimenterait alors en nous une insatisfaction, et ne pourrait nous aider à mieux vivre. Nous aurions toutes les raisons de douter des vertus existentielles de notre réflexion. Mais l’imbécile heureux n’est jamais fou de bonheur, et son sourire un peu absent n’est pas l’indice d’un bonheur authentique. C’est comme s’il manquait de quelque chose pour être rempli d’un bonheur plus profond. De quoi manque-t-il alors … si ce n’est de réflexion?
La réflexion nous place-t-elle nécessairement à distance de notre bonheur ou est-elle au contraire ce par quoi nous le mesurons, et donc l’éprouvons vraiment?
1) Il est inutile de réfléchir pour être heureux.
“Bonne année, bonne santé!”, ou même simplement “Santé!”: ainsi s’expriment le plus souvent les voeux de bonheur pour la nouvelle année. On ne souhaite à personne de beaucoup réfléchir pour être heureux, mais plutôt d’avoir la chance d’être épargné par la souffrance, la maladie, bref, par le sort. Où l’on retrouve cette idée, portée par l’étymologie, d’un bonheur inséparable d’une certaine dose de chance. De tels voeux de bonheur suggèrent clairement que ceux qui ont de la chance d’être ainsi épargnés devraient savoir simplement en profiter, au lieu de souffrir en poursuivant des buts superflus, le pouvoir, les richesses …
Nul besoin de réfléchir pour être heureux, répète donc chaque année la sagesse populaire. Le bonheur est une chance à saisir, et cela n’implique nul calcul, nulle réflexion pragmatique, nulle méditation métaphysique.
Mais c’est aussi suggérer que le bonheur ne dépend pas vraiment de nous. Etre épargné par le sort : notre bonheur tient donc à cette clémence d’un autre que nous, ou d’autre chose que nous. Ne pas être frappé par le cancer, ne pas voir mourir ses enfants, voilà le pur bonheur, pensera celui qu’un tel sort accable. On voit mal quel philosophe irait le convaincre du contraire.
La réflexion n’est pas alors l’ennemie du bonheur, mais il dépend surtout d’autre chose: le confort matériel minimal, la guérison, des relations humaines de qualité, connaître l’amour, l’amitié, une vie de famille épanouie, ne pas souffrir de la solitude… Certaines personnes âgées condamnées à la solitude ont tout le loisir de réfléchir au sens de cette vie qui s’achève. Pourtant, le plus souvent, ce n’est pas cette réflexion qui les rendra heureuses, mais simplement une présence, quelqu’un à leurs côtés pour leur parler du temps qu’il fait. Les images les plus répandues du “bonheur” sont en elles-mêmes éclairantes: des parents entourés de leurs enfants, deux êtres qui s’aiment et se regardent, des parasols plantés dans du sable abritant des familles…
Clichés vulgaires, dira-t-on. Mais pourquoi les hommes seraient-ils incapables de savoir ce qui les rend heureux?
Comment les hommes pourraient-ils être dans l’erreur jusque dans leur impression de bonheur?
Au nom de quoi, quand ils pensent l’avoir trouvé, leur rétorquerait-on qu’il s’agit d’un bonheur illusoire, qu’il manque les Méditations métaphysiques de René Descartes sous le parasol?
Il y a d’ailleurs dans cette sagesse populaire, voire dans ce refus de la réflexion et a fortiori de la philosophie, une option philosophique implicite et séduisante: apprendre à être heureux, c’est apprendre à savoir se réjouir de ce qui est (être aimé, vivant, en bonne santé), de ce qu’on a, ne pas attendre d’en être privé pour comprendre que c’était justement ça le bonheur. Nous avons la chance d’être ce que nous sommes, saisissons-la. D’ailleur, nous aurions pu ne pas être, le monde lui-même aurait pu ne pas être. Ce privilège d’exister, d’être ce que nous sommes, jouissons-en simplement. Ne demandons rien de plus.
Il y a dans cette position de sens commun une intuition décisive quant à la nature du bonheur.Le bonheur, on est dedans. Etre heureux, c’est être enveloppé de bonheur, probablement une réminiscence de ce que nous ressentions dans le ventre maternel. En parler,c’est déjà être extérieur à lui, et donc n’être pas heureux. Y penser est encore pire: la pensée tient toujours son objet à distance d’elle-même. C’est pourquoi la pensée, si elle ne nous rend pas heureux, est capable de nous dire que nous avons été heureux. Sur le moment, nous ne nous en rendions pas compte, mais maintenant que ce bonheur est loin, notre réflexion est capable de la reconnaître. Penser à son bonheur, c’est déjà en être sorti. D’ailleurs, le besoin de réfléchir ne se fait-il pas sentir dès lors que nous avons un problème?