Le Stoïcisme partie 2

L’ontologie stoïcienne

Divisions de l’être

Le genre suprême de la métaphysique stoïcienne est appelé, selon Sénèque (Lettres, 58, 13 – 15) « quelque chose » ; mais, selon Sextus Empiricus (Contre les professeurs, VIII, 32), le genre suprême serait l’ « existant ». Néanmoins, malgré cette divergence, on admet généralement que les Stoïciens divisent les choses en général en existant et subsistant. (Galien, De la méthode médicale, X)

Est dit « quelque chose » tout ce qui dans la nature existe ou n’existe pas. Le quelque chose a pour contraire les « non-quelques-choses », i.e., selon les Stoïciens, les universaux. Tous les existants sont des corps. Au genre des non existants appartiennent les incorporels et les choses qui sont dans l’esprit, formées faussement par la pensée, comme les centaures et les géants, et d’une manière générale tout ce qui fait impression sur la faculté directrice sans avoir de substance (Sénèque, Lettres, 58, 13 – 15). Ces incorporels sont dits « subsistant » – car, par exemple, une fiction dans l’esprit n’a de réalité que dans la pensée. Ce dernier cas semble néanmoins montrer l’existence d’une division supplémentaire du quelque chose : ce qui n’est ni corporel ni incorporel. Les corporels seuls sont dits existant.

Les « quelques choses » sont donc soit des corps (existant), soit des incorporels (subsistants).

Les Stoïciens distinguent quatre espèces de corporels : le substrat, le qualifié (de façon commune ou de façon particulière), le disposé, le disposé relativement (Simplicius de Cilicie, Sur les Catégories d’Aristote, 66).

Ils distinguent quatre espèces d’incorporels : le dicible, le vide, le lieu et le temps.

Les existants sont des entités individuelles corporelles qui appartiennent à la fois aux quatre genres du corporel, mais tout « quelque chose » est une entité individuelle : être quelque chose, c’est donc être une chose particulière, corporelle ou incorporelle. Ainsi « quelque chose » est ou subsistant ou existant ; l’existant se prédique seulement des corps, mais « quelque chose » est prédiqué aussi des incorporels.

Puisque l’existence est chez les Stoïciens corporelle, et que ce qui agit sur un corps est un corps, l’action est la propriété des corps seuls : la vertu et le savoir sont ainsi des réalités corporelles. Cette ontologie pose quelques problèmes pour expliquer l’action causale d’un incorporel sur un corps.

On retrouve quelques éléments de cette métaphysique au XIXe siècle chez Alexius Meinong et Bertrand Russell.

Les quatre genres

Substrat

Dans son sens primordial, le substrat non qualifié est équivalent à la matière ; mais, comme dans la philosophie d’Aristote, il y a un sens dérivé, selon lequel une chose qualifiée peut avoir le statut d’un substrat ou de la matière par rapport à autre chose.

Choses qualifiées

Le qualifié est une substance ayant certaines qualités : la prudence est une qualité, l’individu prudent est le qualifié.

Choses disposées d’une certaine manière

Ces choses sont disposées d’une certaine manière …

Choses disposées d’une certaine manière en relation avec quelque chose

Ce genre contient les choses qui sont caractérisées par une relation extrinsèque.

Les incorporels

Le premier incorporel concerne la sémantique et la logique (voir cette section plus bas) ; les trois autres la physique.

Le dicible (ou exprimable)

En grec, lekta. Les stoïciens distinguent les émissions vocales, la parole (lexis) et le langage (logos). Les émissions vocales sont tous les bruits formés par la bouche ; la parole est une émission vocale articulée en phonèmes ; le langage est une émission vocale signifiante par laquelle est exprimée un état de chose. Ce sont ces états de choses qui sont dits dicibles. (Diogène Laërce, VII, 57). Ce dicible est défini :

« […] ce qui subsiste en conformité avec une impression rationnelle [..] » (Sextus Empiricus, Contre les professeurs, VIII, 70).

Il y a deux sortes de dicibles : les dicibles complets, et les dicibles incomplets (Diogène Laërce, VII, 63). Les dicibles complets sont les propositions et les syllogismes dont l’expression linguistique est achevé ; ce sont ces dicibles qui sont aux fondements de la logique stoïcienne. Les dicibles incomplets sont inachevés (par exemple : il écrit).

L’impression rationnelle est une impression dont le contenu est exprimable par le langage. Les dicibles appréhendés par la pensée à la suite d’une impression sont seulement saisis par ceux qui comprennent le langage au moyen duquel ils sont exprimés, alors que tout le monde peut entendre l’émission vocale, même sans saisir ce qui y est exprimé. Il y a donc une différence d’être entre le signifié et le signifiant. Ce signifié qui est dévoilé dans le langage par la pensée est donc incorporel, alors que l’émission vocale et ce qui porte le nom sont corporels. Dans la mesure où le dicible est un état de chose pensé, il définit la sphère du vrai et faux : l’état de chose signifié et dicible est vrai ou faux.

Sénèque donne l’exemple suivant (Lettres, 117, 13) : la perception sensible me révèle que Caton est en train de marcher ; par des mouvements de la pensée, je peux énoncer que Caton est en train de marcher. Ainsi, alors que la perception sensible me révèle quelque chose de corporel, mon esprit donne son assentiment à une proposition (en latin Effatum, traduction du grec axiôma). Sénèque souligne alors la différence fondamentale qui existe entre nommer ce corps et parler à son sujet.

Le vide

Le vide, selon les Stoïciens, est ce qui peut être occupé par un existant mais n’est pas occupé (Sextus Empiricus, Contre les professeurs, X, 3 – 4). Selon Chrysippe (Stobée, I, 161, 8 – 26), le vide est infini. En effet, le rien n’est pas une limite, et il n’a pas de limite ; il est donc un subsistant (i.e. un incorporel) infini, qui reçoit une limite seulement s’il vient à être occupé.

Le lieu

Bien que le monde en lui-même soit dans un vide illimité, il est sans vide et forme un « tout continu » caractérisé par la « conspiration et la syntonie des choses célestes avec les choses terrestres » (Diogène Laërce, VII, 140). Dans ces limites, le lieu est un incorporel, sans être un vide, se définissant comme un intervalle toujours occupé par un corps ou par un autre, un lieu est un théâtre toujours rempli où des corps se succèdent ou se compénètrent (cf. Jean BRUN, le Stoïcisme, 3e édition, 1963, p. 58). Ce que nous appelons aujourd’hui « espace » se caractérise donc chez les Stoïciens, non en lui-même, mais à partir des corps qui l’occupent, en réalité le révèlent par leur seule présence, comme ce qui les tient et les diffère à la fois. L’espace stoïcien se dit relativement par rapport aux corps qui le constituent, tant en ce qu’ils sont en eux-mêmes que dans la distance qu’ils engendrent dans leur proximité.

Le temps

Pour les stoïciens (Simplicius de Cilicie, Sur les Catégories d’Aristote, 350, 15 – 16), le temps est une dimension ou un intervalle (en grec diastèma) soit du mouvement (selon Zénon), soit du mouvement du monde (selon Chrysippe). Le temps est « cette dimension du mouvement selon laquelle on parle de la mesure de la vitesse et de la lenteur. » (définition de Chrysippe, in Stobée, I, 106).

Toutes les choses se meuvent et sont dans le temps qui est infini dans les deux directions du passé et du futur. Mais le temps a deux sens : en un sens large, seul le présent est là, existe réellement pour ainsi dire, bien qu’il soit incorporel. Le passé et le futur sont alors des êtres subsistants, car ils ne sont pas là, ils ne sont pas présents. En un sens strict, aucun temps n’est complètement présent, car tout temps est sécable à l’infini.

Tableau récapitulatif

Quelque chose (en grec ti)

Corps

Incorporels

Substrat

Qualifié

Disposé

Disposé relativement

Dicible

Vide

Lieu

Temps

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