Livre II : Pensée XI

XI. – Tout faire, tout dire et tout penser, en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. Quitter les hommes, s’il y a des Dieux, n’a rien de redoutable, car ceux-ci ne sauraient te vouer au malheur. Mais, s’il n’y en a pas, ou s’ils n’ont aucun soin des choses humaines, qu’ai-je affaire de vivre dans un monde sans Dieux et vide de Providence ? Mais ils existent et ils ont soin des choses humaines, et, pour que l’homme ne tombe pas dans les maux qui sont des maux véritables, ils lui en ont donné tous les moyens. S’il était quelque mal en dehors de ces maux, les Dieux y auraient également pourvu, afin que tout homme fût maître d’éviter d’y tomber. Mais, comment ce qui ne rend pas l’homme pire pourrait-il rendre pire la vie de l’homme ? Ce n’est point pour l’avoir ignoré ni pour en avoir eu connaissance sans pouvoir le prévenir ou le corriger, que la nature universelle aurait laissé passer ce mal ; elle ne se serait pas, par impuissance ou par incapacité, trompée au point de faire échoir indistinctement aux bons et aux méchants une part égale de biens et de maux ? Or, la mort et la vie, la gloire et l’obscurité, la douleur et le plaisir, la richesse et la pauvreté, toutes ces choses échoient également aux bons et aux méchants, sans être par elles-mêmes ni belles ni laides. Elles ne sont donc ni des biens ni des maux.

Livre II : Pensée X

X. – C’est en philosophe que Théophraste affirme, dans sa comparaison des fautes, comme le ferait un homme qui les comparerait en se référant au sens commun, que les fautes commises par concupiscence sont plus graves que celles qui le sont par colère. L’homme en colère, en effet, paraît s’écarter de la raison avec quelque douleur et avec un certain resserrement sur soi-même. Mais celui qui pèche par concupiscence, vaincu par la volupté, se montre en quelque sorte plus relâché et plus charmé dans ses fautes. A bon droit donc et en vrai philosophe, Théophraste a dit que celui qui faute avec plaisir mérite un plus grand blâme que celui qui pèche avec douleur. En somme, l’un ressemble plutôt à un homme offensé et forcé, par douleur, à se mettre en colère ; l’autre s’est jeté de lui-même dans l’injustice, se portant à faire ce à quoi l’incite la concupiscence.

Livre II : Pensée VIII, IX

VIII. – Il n’est pas facile de voir un homme malheureux pour n’avoir point arrêté sa pensée sur ce qui passe dans l’âme d’un autre. Quant à ceux qui ne se rendent pas compte des mouvements de leur âme propre, c’est une nécessité qu’ils soient malheureux.

IX. – Il faut toujours se souvenir de ceci : quelle est la nature du Tout ? Quelle est la mienne ? Comment celle-ci se comporte-t-elle à l’égard de celle-là ? Quelle partie de quel Tout est-elle ? Noter aussi que nul ne peut t’empêcher de toujours faire et de dire ce qui est conforme à la nature dont tu fais partie.

De quoi se plaint-on ?‏

La discipline au monastère de Brunwald était déséspérément stricte. La loi du silence forçait les frères à se taire pendant 10 longues années. Après avoir attendu si   longtemps, chaque moine avait le droit de prononcer deux mots, mais pas un de plus.

Ce fut au tour du frère Haanz de s’entretenir avec  l’abbé. Parle frère, je t’écoute :  

  » Lit… dur », dit le moine.                                                                                                                                                                                                                                                                                        « Je vois » répondit son supérieur. 

Dix ans plus tard, le frère Haanz revint auprès de l’abbé.

« Quels sont les deux mots que tu voudrais me dire ? »                                                                                                                                                                                                                    « Nourriture… pue »                                                                                                                                                                                                                                                                                                   « Je vois » soupira l’abbé 

Une autre décennie s’écoula et le moine, à genoux devant le père, lâcha :

« Je… pars »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   « Eh bien ça ne m’étonne pas. Tu n’as pas cessé de te plaindre ! » lui lança l’abbé en guise d’au revoir. 

La chute est rude et drôle… mais la question est posée : pourquoi le moine avait-il choisi cette vie s’il n’était pas capable d’en profiter, s’il ne se laissait pas aller,   toujours préoccupé par son petit confort ? 

Comme lui, nous n’avons souvent que des mots pour nous plaindre alors qu’il suffirait de nous laisser aller et de profiter de ce que le monde a à nous offrir.

« Si tu remerciais Dieu pour toutes les joies qu’il te donne, il ne te resterait plus de temps pour te plaindre. » Maître Eckhart