Livre II : Pensée XI

XI. – Tout faire, tout dire et tout penser, en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. Quitter les hommes, s’il y a des Dieux, n’a rien de redoutable, car ceux-ci ne sauraient te vouer au malheur. Mais, s’il n’y en a pas, ou s’ils n’ont aucun soin des choses humaines, qu’ai-je affaire de vivre dans un monde sans Dieux et vide de Providence ? Mais ils existent et ils ont soin des choses humaines, et, pour que l’homme ne tombe pas dans les maux qui sont des maux véritables, ils lui en ont donné tous les moyens. S’il était quelque mal en dehors de ces maux, les Dieux y auraient également pourvu, afin que tout homme fût maître d’éviter d’y tomber. Mais, comment ce qui ne rend pas l’homme pire pourrait-il rendre pire la vie de l’homme ? Ce n’est point pour l’avoir ignoré ni pour en avoir eu connaissance sans pouvoir le prévenir ou le corriger, que la nature universelle aurait laissé passer ce mal ; elle ne se serait pas, par impuissance ou par incapacité, trompée au point de faire échoir indistinctement aux bons et aux méchants une part égale de biens et de maux ? Or, la mort et la vie, la gloire et l’obscurité, la douleur et le plaisir, la richesse et la pauvreté, toutes ces choses échoient également aux bons et aux méchants, sans être par elles-mêmes ni belles ni laides. Elles ne sont donc ni des biens ni des maux.

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Livre II : Pensée VIII, IX

VIII. – Il n’est pas facile de voir un homme malheureux pour n’avoir point arrêté sa pensée sur ce qui passe dans l’âme d’un autre. Quant à ceux qui ne se rendent pas compte des mouvements de leur âme propre, c’est une nécessité qu’ils soient malheureux.

IX. – Il faut toujours se souvenir de ceci : quelle est la nature du Tout ? Quelle est la mienne ? Comment celle-ci se comporte-t-elle à l’égard de celle-là ? Quelle partie de quel Tout est-elle ? Noter aussi que nul ne peut t’empêcher de toujours faire et de dire ce qui est conforme à la nature dont tu fais partie.

Le Stoïcisme partie 2

L’ontologie stoïcienne

Divisions de l’être

Le genre suprême de la métaphysique stoïcienne est appelé, selon Sénèque (Lettres, 58, 13 – 15) « quelque chose » ; mais, selon Sextus Empiricus (Contre les professeurs, VIII, 32), le genre suprême serait l’ « existant ». Néanmoins, malgré cette divergence, on admet généralement que les Stoïciens divisent les choses en général en existant et subsistant. (Galien, De la méthode médicale, X)

Est dit « quelque chose » tout ce qui dans la nature existe ou n’existe pas. Le quelque chose a pour contraire les « non-quelques-choses », i.e., selon les Stoïciens, les universaux. Tous les existants sont des corps. Au genre des non existants appartiennent les incorporels et les choses qui sont dans l’esprit, formées faussement par la pensée, comme les centaures et les géants, et d’une manière générale tout ce qui fait impression sur la faculté directrice sans avoir de substance (Sénèque, Lettres, 58, 13 – 15). Ces incorporels sont dits « subsistant » – car, par exemple, une fiction dans l’esprit n’a de réalité que dans la pensée. Ce dernier cas semble néanmoins montrer l’existence d’une division supplémentaire du quelque chose : ce qui n’est ni corporel ni incorporel. Les corporels seuls sont dits existant.

Les « quelques choses » sont donc soit des corps (existant), soit des incorporels (subsistants).

Les Stoïciens distinguent quatre espèces de corporels : le substrat, le qualifié (de façon commune ou de façon particulière), le disposé, le disposé relativement (Simplicius de Cilicie, Sur les Catégories d’Aristote, 66).

Ils distinguent quatre espèces d’incorporels : le dicible, le vide, le lieu et le temps.

Les existants sont des entités individuelles corporelles qui appartiennent à la fois aux quatre genres du corporel, mais tout « quelque chose » est une entité individuelle : être quelque chose, c’est donc être une chose particulière, corporelle ou incorporelle. Ainsi « quelque chose » est ou subsistant ou existant ; l’existant se prédique seulement des corps, mais « quelque chose » est prédiqué aussi des incorporels.

Puisque l’existence est chez les Stoïciens corporelle, et que ce qui agit sur un corps est un corps, l’action est la propriété des corps seuls : la vertu et le savoir sont ainsi des réalités corporelles. Cette ontologie pose quelques problèmes pour expliquer l’action causale d’un incorporel sur un corps.

On retrouve quelques éléments de cette métaphysique au XIXe siècle chez Alexius Meinong et Bertrand Russell.

Les quatre genres

Substrat

Dans son sens primordial, le substrat non qualifié est équivalent à la matière ; mais, comme dans la philosophie d’Aristote, il y a un sens dérivé, selon lequel une chose qualifiée peut avoir le statut d’un substrat ou de la matière par rapport à autre chose.

Choses qualifiées

Le qualifié est une substance ayant certaines qualités : la prudence est une qualité, l’individu prudent est le qualifié.

Choses disposées d’une certaine manière

Ces choses sont disposées d’une certaine manière …

Choses disposées d’une certaine manière en relation avec quelque chose

Ce genre contient les choses qui sont caractérisées par une relation extrinsèque.

Les incorporels

Le premier incorporel concerne la sémantique et la logique (voir cette section plus bas) ; les trois autres la physique.

Le dicible (ou exprimable)

En grec, lekta. Les stoïciens distinguent les émissions vocales, la parole (lexis) et le langage (logos). Les émissions vocales sont tous les bruits formés par la bouche ; la parole est une émission vocale articulée en phonèmes ; le langage est une émission vocale signifiante par laquelle est exprimée un état de chose. Ce sont ces états de choses qui sont dits dicibles. (Diogène Laërce, VII, 57). Ce dicible est défini :

« […] ce qui subsiste en conformité avec une impression rationnelle [..] » (Sextus Empiricus, Contre les professeurs, VIII, 70).

Il y a deux sortes de dicibles : les dicibles complets, et les dicibles incomplets (Diogène Laërce, VII, 63). Les dicibles complets sont les propositions et les syllogismes dont l’expression linguistique est achevé ; ce sont ces dicibles qui sont aux fondements de la logique stoïcienne. Les dicibles incomplets sont inachevés (par exemple : il écrit).

L’impression rationnelle est une impression dont le contenu est exprimable par le langage. Les dicibles appréhendés par la pensée à la suite d’une impression sont seulement saisis par ceux qui comprennent le langage au moyen duquel ils sont exprimés, alors que tout le monde peut entendre l’émission vocale, même sans saisir ce qui y est exprimé. Il y a donc une différence d’être entre le signifié et le signifiant. Ce signifié qui est dévoilé dans le langage par la pensée est donc incorporel, alors que l’émission vocale et ce qui porte le nom sont corporels. Dans la mesure où le dicible est un état de chose pensé, il définit la sphère du vrai et faux : l’état de chose signifié et dicible est vrai ou faux.

Sénèque donne l’exemple suivant (Lettres, 117, 13) : la perception sensible me révèle que Caton est en train de marcher ; par des mouvements de la pensée, je peux énoncer que Caton est en train de marcher. Ainsi, alors que la perception sensible me révèle quelque chose de corporel, mon esprit donne son assentiment à une proposition (en latin Effatum, traduction du grec axiôma). Sénèque souligne alors la différence fondamentale qui existe entre nommer ce corps et parler à son sujet.

Le vide

Le vide, selon les Stoïciens, est ce qui peut être occupé par un existant mais n’est pas occupé (Sextus Empiricus, Contre les professeurs, X, 3 – 4). Selon Chrysippe (Stobée, I, 161, 8 – 26), le vide est infini. En effet, le rien n’est pas une limite, et il n’a pas de limite ; il est donc un subsistant (i.e. un incorporel) infini, qui reçoit une limite seulement s’il vient à être occupé.

Le lieu

Bien que le monde en lui-même soit dans un vide illimité, il est sans vide et forme un « tout continu » caractérisé par la « conspiration et la syntonie des choses célestes avec les choses terrestres » (Diogène Laërce, VII, 140). Dans ces limites, le lieu est un incorporel, sans être un vide, se définissant comme un intervalle toujours occupé par un corps ou par un autre, un lieu est un théâtre toujours rempli où des corps se succèdent ou se compénètrent (cf. Jean BRUN, le Stoïcisme, 3e édition, 1963, p. 58). Ce que nous appelons aujourd’hui « espace » se caractérise donc chez les Stoïciens, non en lui-même, mais à partir des corps qui l’occupent, en réalité le révèlent par leur seule présence, comme ce qui les tient et les diffère à la fois. L’espace stoïcien se dit relativement par rapport aux corps qui le constituent, tant en ce qu’ils sont en eux-mêmes que dans la distance qu’ils engendrent dans leur proximité.

Le temps

Pour les stoïciens (Simplicius de Cilicie, Sur les Catégories d’Aristote, 350, 15 – 16), le temps est une dimension ou un intervalle (en grec diastèma) soit du mouvement (selon Zénon), soit du mouvement du monde (selon Chrysippe). Le temps est « cette dimension du mouvement selon laquelle on parle de la mesure de la vitesse et de la lenteur. » (définition de Chrysippe, in Stobée, I, 106).

Toutes les choses se meuvent et sont dans le temps qui est infini dans les deux directions du passé et du futur. Mais le temps a deux sens : en un sens large, seul le présent est là, existe réellement pour ainsi dire, bien qu’il soit incorporel. Le passé et le futur sont alors des êtres subsistants, car ils ne sont pas là, ils ne sont pas présents. En un sens strict, aucun temps n’est complètement présent, car tout temps est sécable à l’infini.

Tableau récapitulatif

Quelque chose (en grec ti)

Corps

Incorporels

Substrat

Qualifié

Disposé

Disposé relativement

Dicible

Vide

Lieu

Temps

Le Stoïcisme partie 1

Définitions de la sagesse et de la philosophie

La sagesse (sophia) est, selon une définition des stoïciens (cf. Aetius, I, Préface 2), la connaissance scientifique des choses divines et humaines, connaissance à laquelle s’ajoute, selon Sénèque (Lettres, 89, 4 – 5), la connaissance de leurs causes.

Selon la distinction de Sénèque (Lettres, 89, 4 – 5), cette sagesse est le bien de l’esprit humain, parvenu à sa perfection, alors que la philosophie est l’amour de la sagesse et l’aspiration vers elle par la pratique et la théorie : « La philosophie tend là où l’autre est parvenue ». Elle est ainsi la pratique (askesis) de l’art (techne) de l’utile qui est l’unité et le degré le plus élevé de la vertu.

La philosophie se divise en trois parties, suivant en cela la division des vertus à leur niveau générique : la vertu physique, la vertu éthique et la vertu logique.

Divisions de la philosophie

Le discours philosophique a trois parties : la physique qui est une recherche sur le monde et les objets qu’il contient ; l’éthique, qui concerne l’action ; la logique (ou dialectique), qui concerne le discours. Chacune de ces parties se divise à son tour en plusieurs parties (ces divisions seront exposées dans les sections correspondantes). Cette division générale, selon Diogène Laërce[2], fut inventée par Zénon de Kition dans son traité Du discours, et fut reprise par Chrysippe de Soli[3], Diogène de Babylone et Posidonius[4]. Il semble que Cléanthe se soit écarté de cette division : il en donne six, la dialectique, la rhétorique, l’éthique, la politique, la physique, la théologie.

Ces parties sont appelés des espèces, des genres (ou des genres de théorèmes[5]) ou des lieux suivant les philosophes[6]. Les Stoïciens utilisent, pour décrire cette partition de la philosophie, plusieurs comparaisons qui reflètent des désaccords au sein de l’école :

  • Selon la première, c’est la physique qui constitue le centre :
    • la philosophie est comparable à un œuf : la logique est la coquille ; le blanc, l’éthique et la physique, le jaune.
  • Selon trois autres, c’est l’éthique qui occupe la place principale :
    • la philosophie est un champ fertile : la terre est la physique ; les fruits, l’éthique et le mur qui l’entoure la logique.
    • ils comparent enfin la philosophie à un être vivant, comparaison qui diffère des précédentes pour souligner que les parties de la philosophie ne sont pas séparables ; ainsi, par exemple, pour Posidonius : la physique est son sang et sa chair, la logique ses os et ses tendons, l’éthique est son âme[7].
    • enfin, pour Sénèque, l’éthique « forme le cœur » de la philosophie[8].

L’image de l’être vivant paraît suggérer que la logique n’est pas un instrument ou une partie accessoire, seulement censée protéger l’essentiel : physique et/ou éthique. Elle n’est pas subordonnée à l’éthique ou à la physique comme une partie l’est à son tout (comme la coquille sert le jaune, ou comme le mur sert le fruit, en les protégeant tous deux). Elle est une partie première de la philosophie[9], et non une partie de partie.

Si nous suivons Posidonius et le témoignage d’Ammonius sur ce point, alors les trois parties sont à la fois distinctes, et solidaires, indissociables. Or, les textes ne sont pas clairs sur la question de savoir de quoi ces parties sont les parties : sont-ce les parties de « la philosophie »[10], ou bien sont-ces les parties du « discours philosophique » seulement -étant donné qu’à côté du discours philosophique, il y a la vie philosophique-[11] ? Si l’on s’en tient à ce que rapporte Sénèque[12], de même que le cosmos est un, la philosophie est une, et indivise en elle-même. Elle apparaît telle au sage. Mais pour le philosophe (l’apprenti-sage), qui ne peut pas encore en avoir une vue synoptique, il est bon de distinguer des parties. En ce cas, ces parties (logique, physique, éthique) seraient moins des parties de la philosophies, que des parties de l’apprentissage philosophique.

Pour certains Stoïciens, il n’y a pas de hiérarchie entre ces genres et ils les enseignaient ensemble car ils sont mélangés ; mais d’autres commencent par la logique (Zénon de Kition, Chrysippe), par l’éthique (Diogène de Ptolémaïs) ou par la physique (Panétius de Rhodes, Posidonius).

Les sciences, instruments du sage

Le sage cherche et connaît les causes des choses naturelles ; la science sera donc pour lui un auxiliaire. Mais, comme tout auxiliaire, elle ne fait pas partie de ce dont elle est un instrument et une aide (Sénèque, Lettres, 88, 25 – 28). La science n’est donc pas, pour le stoïcien, une partie de la sagesse. Que devra alors connaître le sage ? Si l’on suit Sénèque, il connaîtra par exemple le système des corps célestes, leur pouvoir et leur nature ; mais le sage stoïcien s’occupe des principes généraux, non de l’accumulation des connaissances ou des questions de fait particulières. En toutes choses, la philosophie ne demande donc rien à personne, mais donne les principes premiers aux autres sciences (aux mathématiques, par exemple) : les sciences spécialisées lui sont des moyens. La philosophie construit ainsi seule toute son œuvre.

La philosophie, en tant que science, diffère également de l’habileté, des aptitudes que les stoïciens appellent « occupations » (epitedeumata) : musique, belles-lettres, équitation, etc., et qu’ils caractérisent ainsi : « une méthode qui, par le moyen d’un art ou d’une partie d’un l’art, conduit au domaine de la vertu » (cf. Stobée, II, 67). Ces occupations ont une valeur instrumentale pour le sage, dont seul il possède l’habitus vertueux.

Unité du système stoïcien

Selon le traité du destin de Cicéron, la notion de fatum (destin) est commune aux trois parties de la philosophie, en ce sens qu’elle implique à la fois la physique (le destin est le principe de l’ordre cosmique), l’éthique (accord du destin avec la responsabilité morale) et la logique (problème des énoncés portant sur les futurs contingents). Le fatalisme est donc une notion fondamentale du stoïcisme :

« Conduisez-moi, Zeus et toi Destinée, vers où vous l’avez disposé pour moi. Car je suivrai sans faillir. Mais si je devenais méchant et si je ne le voulais pas, je ne suivrais pas moins. » (Cléanthe, cité par Épictète, Manuel, fin).